
Quand l’électricité vacille, quand l’eau n’arrive plus au robinet ou quand un axe de transport s’arrête, le problème ne reste jamais « technique ». Il devient social, économique, parfois politique. C’est la nature même des infrastructures critiques : énergie, eau, transport, télécommunications, santé, dont l’indisponibilité a des effets immédiats sur le territoire et les usagers.
Depuis une dizaine d’années, ces infrastructures sont de plus en plus pilotées à distance. Capteurs, supervision centralisée, télécommandes, astreintes à distance : l’organisation évolue parce que les réseaux s’étendent, que les équipes ne croissent pas au même rythme et que les exigences de traçabilité augmentent.
Cette évolution a un revers simple : la connectivité pour les infrastructures critiques n’est plus un support. Elle devient un maillon de continuité. Une perte de lien peut priver d’alarmes, retarder une manœuvre ou forcer un retour au mode local, plus lent, plus risqué et plus coûteux.
Postes électriques téléconduits, stations d’eau dispersées, signalisation ferroviaire, tunnels routiers, gestion du trafic : partout, la dépendance aux communications est devenue structurelle. L’enjeu n’est pas d’éviter tout incident, mais de continuer à voir, décider et agir quand la connectivité se dégrade.
Pourquoi la connectivité conditionne la continuité des services essentiels
Dans une infrastructure critique, l’exploitation repose sur trois capacités : voir, décider, agir, souvent à distance. Sans communications fiables, l’exploitation perd d’abord sa visibilité, puis sa capacité d’action.
Le plus difficile n’est pas toujours la panne franche, mais l’instabilité : micro-coupures, latence, pertes de paquets. Le système fonctionne « à moitié », et c’est dans ces zones grises que les erreurs apparaissent.
Les effets suivent un enchaînement récurrent :
- perte de visibilité (alarmes absentes, mesures figées),
- actions retardées (télécommandes lentes ou sans retour),
- bascule en mode dégradé (procédures manuelles, déplacements),
- retour à la normale plus long (diagnostic complexe, preuves incomplètes).
Supervision à distance et sites dispersés
La réalité terrain, ce sont des centaines ou des milliers de points répartis sur un territoire. Les équipes locales sont rares, volontairement. La supervision centralisée est donc critique.
Un poste électrique téléconduit, par exemple, remonte des états et des mesures en continu. En cas d’anomalie, l’opérateur doit isoler, réalimenter ou déclencher une intervention. Si la connectivité tombe, il perd la vue d’ensemble et l’historique. Il doit appeler, envoyer une équipe, attendre un retour. Pendant ce temps, le réseau reste dans une configuration incertaine.
Même logique côté eau, avec des stations de pompage ou des réservoirs, ou côté transport, avec des tunnels combinant ventilation, éclairage, détection et signalisation. Sans lien, on revient aux rondes et aux appels, avec plus de délais et plus de charge mentale.
La connectivité évite à l’exploitation de travailler « à l’aveugle ». Quand elle disparaît, le physique reprend le dessus.
Flux temps réel et effets domino
Les flux critiques sont souvent légers en volume, mais exigeants en temps, en ordre et en cohérence.
Flux | Rôle | En cas de dégradation |
|---|---|---|
Alarmes | Détection rapide | Non-détection, appels en cascade |
Télécommandes | Isoler, basculer | Manœuvres retardées |
Télémesures | Suivre les marges | Décisions sur données fausses |
Temps / synchro | Corréler les événements | Analyse post-incident fragile |
Journaux | Traçabilité | Responsabilités floues |
Les dépendances entre secteurs amplifient les effets : l’énergie alimente les télécoms, les télécoms pilotent l’énergie, le transport dépend des deux, l’eau dépend de l’énergie et des réseaux. Une défaillance de connectivité peut déclencher une chaîne de décisions tardives ou sous-optimales.
Les incidents numériques récents, y compris hors OT strict, rappellent ce point : quand une brique partagée tombe, beaucoup d’organisations basculent simultanément en mode dégradé.
Contraintes propres aux infrastructures critiques
Les recettes IT classiques ne suffisent pas. Ici, la priorité n’est pas la performance maximale, mais une connectivité stable, compréhensible et maintenable sur le long terme.
Étendue géographique et fragilité physique
En zone dense, on dispose souvent de plusieurs chemins réseau. En rural, en montagne, en littoral ou en souterrain, ce luxe disparaît.
Causes fréquentes de coupure :
- travaux de voirie,
- intempéries,
- coupures électriques locales,
- saturation temporaire,
- vandalisme.
Dépendre d’un seul chemin ou d’un seul opérateur reste une fragilité structurelle.
Cycles de vie longs et hétérogénéité
Automates anciens, capteurs récents, protocoles variés, fenêtres de maintenance rares : la cohabitation est la norme. La connectivité doit supporter :
- des flux ultra-prioritaires,
- des flux tolérants,
- des flux de maintenance,
- parfois des usages bureautiques à isoler.
On ne « patch » pas en urgence une infrastructure critique. Le réseau doit rester sûr même quand tout n’est pas à jour.
Quand la connectivité ne tient pas : risques concrets
Une dégradation réseau ne provoque pas toujours une coupure visible. Elle use l’organisation et augmente la probabilité d’un incident plus grave.
Perte de maîtrise opérationnelle
Latence élevée, pertes ou gigue suffisent à :
- bloquer des télécommandes,
- retarder des décisions,
- forcer des bascules manuelles.
Le cycle détection → analyse → action → vérification → retour se grippe, allongeant le temps de rétablissement.
Sécurité et pression institutionnelle
Une communication dégradée complique la coordination :
- incidents détectés tard,
- équipes exposées plus longtemps,
- coordination difficile avec prestataires et secours.
La confiance est aussi en jeu. Sans journaux fiables et horodatés, l’analyse post-incident devient laborieuse, et les décisions correctives prennent du retard.
Construire une connectivité qui tient dans le temps
La bonne approche part des usages essentiels, assemble plusieurs briques, organise la redondance et l’énergie, puis s’appuie sur une gouvernance claire. L’architecture compte plus qu’un produit.
Briques complémentaires
- Filaire longue distance : colonne vertébrale stable, mais vulnérable physiquement.
- Sans fil longue portée : utile là où la fibre est impossible, avec contraintes radio.
- Cellulaire privé : maîtrise locale de la couverture et des priorités.
- Cellulaire public : rapide, pratique, mais dépendant de la charge et de l’opérateur.
- Communications professionnelles : essentielles pour la coordination humaine en mode dégradé.
Redondance et autonomie
La redondance efficace évite les points communs de défaillance :
- chemins physiques distincts,
- technologies différentes,
- équipements et alimentations séparés,
- priorités de trafic définies.
Sans énergie, il n’y a pas de réseau. Onduleurs, autonomie des armoires, groupes électrogènes et tests de tenue sont indissociables de la connectivité.
Une bascule utile est comprise, testée et documentée. Sinon, elle reste théorique.
Gouvernance et tests
Une gouvernance simple suffit si elle est tenue :
- rôles clairs,
- indicateurs utiles (disponibilité, temps de rétablissement),
- règles d’escalade et d’information.
Trois pratiques font la différence :
- exercices de coupure planifiés,
- tests de bascule et de retour arrière,
- revues post-incident avec traces.
Conclusion
La connectivité pour les infrastructures critiques conditionne la continuité, la sécurité et la confiance. L’objectif n’est pas l’absence totale d’incident, mais la capacité à voir, agir et se rétablir, même en situation dégradée.
Trois principes tiennent dans la durée : partir des usages essentiels, concevoir une architecture multi-briques avec redondance et énergie, et instaurer une gouvernance avec des tests réguliers. La meilleure documentation est celle qu’on utilise en exercice, pas celle qui dort sur un serveur.